Tête de liste.

Roberto Saviano. 28 ans. Ce jour­nal­iste vit en sur­sis pour avoir signé une plongée dans la mafia napolitaine.

Luce Arnaud Vaulerin

Un signe de croix, comme un passe­port pour la tombe. Roberto Saviano mime le geste et ose un rire franc et aigu. Il n’a pas oublié la scène. C’était en sep­tem­bre. Il s’est présenté au tri­bunal de Naples pour assis­ter au procès de meur­tri­ers pré­sumés de la Camorra, la mafia napoli­taine. L’un deux s’est signé sur son pas­sage. En silence, le mes­sage est passé. Comme la répéti­tion d’une men­ace jamais démen­tie depuis la paru­tion de son livre Gomorra (con­trac­tion de Gom­or­rhe et de Camorra), qui mêle éton­nam­ment choses vues, rap­ports d’enquêtes et réflex­ions sur la con­t­a­m­i­na­tion économique de la mafia en Europe. 

«Il y avait une cer­taine provo­ca­tion, je l’admets.» Saviano n’était pas con­vo­qué au procès. Le huis clos n’avait pas été req­uis. Il s’est engouf­fré dans la salle d’audience. Agi­ta­tion dans le pré­toire, émotion des familles et pataquès juridique. «Ma présence a été men­tion­née dans le compte rendu de la jus­tice. Du jamais-vu !» s’amuse Saviano un brin fan­faron. Les camor­ristes, eux, n’ont pas goûté la dis­trac­tion. Tout comme ils ont détesté Gomorra, sa plume mature et ses pas­sages hal­lu­ci­nants : l’homicide payé 2 500 euros, les corps sup­pli­ciés, les inno­cents sac­ri­fiés, les enfants mod­elés par une vio­lence inouïe. L’ex-étudiant en philoso­phie, aux doigts bagués et aux bas­kets épaisses, a passé des jours à sil­lon­ner en Vespa les routes de sa région, épiant la police depuis sa radio pirate. Saviano livre une vision ter­ri­ble­ment pul­sion­nelle et sen­sorielle de la mafia napoli­taine. Le sang, la sueur, l’urine, les odeurs de brûlé imprèg­nent des pages folles. Pas de folk­lore ni de mytholo­gie. Il tient une compt­abil­ité éloquente : «3 600 morts depuis que je suis né, en 1979.» L’enfant loquace de Casal di Principe, «cap­i­tale économique de la Camorra» au nord de Naples, raconte sa terre. L’affaire aurait pu en rester là. Et Saviano béné­ficier d’une royale indif­férence : «Pour eux, un écrivain est la per­sonne inutile par excel­lence qui rem­plit des pages», dit-il. Mais très vite, le bouche-à-oreille s’amplifie. Le tirage ini­tial de 5 000 exem­plaires s’arrache. Gomorra a franchi la barre des 800 000 exem­plaires en Italie. Francesco Schi­avone, le boss du clan des Casalesi (de Casal di Principe), atter­rit en une des jour­naux. «Décou­vrir que la mafia pou­vait être embar­rassée par la lit­téra­ture a été une révéla­tion», savoure encore Saviano. «Roberto a exposé aux yeux de tous les Ital­iens un ter­ri­toire jusque-là impéné­tra­ble pour la presse nationale», analyse Gian­luca Di Feo, rédac­teur en chef à l’hebdo L’Espresso, qui sou­tient le jour­nal­iste dès le début. Regard frontal, Saviano est revenu à l’assaut, en s’adressant aux ragazzi, les jeunes de Casal di Principe. «Chassez-les ! Ils ne sont pas de cette terre, ils la vio­lent, ils l’utilisent. Schi­avone, Bidognetti, Zagaria, vous ne valez rien !» C’était le 23 sep­tem­bre 2006, le jour anniver­saire de l’assassinat en 1985 de Gian­carlo Siani, un jour­nal­iste abattu alors qu’il enquê­tait sur la Camorra. Une offense pour les affil­iés des clans qui s’affichent comme des «entre­pre­neurs» et n’évoquent la Camorra qu’en employ­ant le mot «sys­tème». Telle­ment plus respectable. Ultime out­rage, le sale gosse Saviano a uriné de colère dans la baig­noire d’un boss et l’a écrit dans Gomorra. Les pre­mières men­aces sont inter­cep­tées par les cara­biniers. Saviano est placé sous escorte avec voiture blindée et exfil­tré vers Rome. La maire de Naples (cen­tre gauche) ne voit pas d’un mau­vais œil la mise au secret de celui qu’elle définit comme «le sym­bole de cette Naples qu’il dénonce». «Elle m’appelle “le jour­nal­iste qui louche” car, selon elle, je ne vois que le mau­vais c?‘té des choses.» Saviano hausse les épaules. Et con­tinue de voter à gauche, mal­gré le «dis­crédit total de la classe poli­tique». Il ne met plus un pied dehors sans escorte. Et change régulière­ment d’appartement et de tra­jet. «Je n’ai jamais eu peur. Je ne le dis pas par orgueil ou pour faire le courageux, admet Saviano, soudain som­bre et l’éloquence tarie. Je suis en revanche préoc­cupé pour ma famille.» Sa mère, enseignante, a dû quit­ter la région de Naples. Son frère a gagné le Nord. Ses cousins ont démé­nagé. Son père, médecin, s’est éloigné de Casal, mais reste «sous pres­sion» car con­sid­éré comme le «respon­s­able de toute cette affaire». C’est par ses yeux que Roberto, 10 ans, fait con­nais­sance avec la Camorra. Ils sont au restau­rant quand les chefs du clan s’invitent. Arrivés les derniers, ils sont servis les pre­miers avec les hon­neurs du patron. «Je me sou­viens du regard de colère de mon père. Il ressen­tait ça comme une malé­dic­tion pour lui et sa famille.» Deux ans plus tard, Roberto voit son pre­mier mort, un mafieux criblé de balles et en pleine érec­tion, ce qui arrive fréquem­ment en cas de mort vio­lente. Il apprend à vivre avec le sou­venir des inno­cents fauchés. «Pour­tant, je n’ai jamais pu me sen­tir suff­isam­ment étranger à l’endroit où je suis né.» Pas assez, sous-entend Saviano, pour fuir comme le font une bonne par­tie des jeunes, qui migrent au nord ou à l’étranger. Lui reste. L’étudiant issu d’un milieu priv­ilégié enchaîne les petits boulots (manu­ten­tion­naire sur le port de Naples, for­nista, celui qui enfourne la pizza). Puis, il se met à l’écriture tout en étudi­ant le soci­o­logue alle­mand Max Weber. Saviano porte haut la lit­téra­ture, «pas celle qui encule les mouches», raille-t-il en citant Céline. Il se dit écrivain, évoque les clas­siques antiques, Primo Levi, l’Américain Don DeLillo et le maître en reportage Kapu?ci?ski. Dans Gomorra, tout en emprun­tant à la «forme poé­tique du rap» qu’il affec­tionne, il rend hom­mage à Pasolini et se réfère à cette fig­ure de «l’intellectuel mil­i­tant qui n’existe plus en Italie». Il se refuse à devenir un «camor­ralogue», mais pré­pare un autre livre qui mon­tre «com­bien l’économie européenne est fondée sur le crime organ­isé». Il est intariss­able : «L’Europe veut croire qu’il s’agit d’un prob­lème du Sud. Mais regardez ce qui s’est passé à Duis­bourg en août», une tuerie en Alle­magne, entre mem­bres de la’Ndrangheta, la mafia cal­abraise. Non sans peine, il con­fesse des «longs moments de soli­tude», une vie sen­ti­men­tale «insta­ble». «Il a tra­versé une année dif­fi­cile entre énorme suc­cès et isole­ment pro­fond, observe Di Feo. Pour le moment, il réagit bien.» «Les tueurs ont fait l’erreur de le men­acer, insiste Mas­simo Car­lotto, l’écrivain de polars, qui a lancé un appel pour le soutenir. Ils ont fait de lui un prob­lème national.» Mais per­sonne n’est dupe. Un boss lui a écrit : «Sache que c’est moi qui ai décidé de ne rien faire, ce n’est pas l’escorte qui te pro­tège.» La mort ? «J’y pense sou­vent, mais ce n’est pas pour tout de suite. Je vis avec cette idée, elle ne me tour­mente pas.» Il préfère évoquer un cauchemar tenace : «Je présente mon livre et per­sonne dans l’assistance ne veut croire ce que je dis. Alors, je m’en vais, très triste.» Voilà pourquoi il n’a pas aimé se faire traiter de «clown» en pub­lic par le père du boss en fuite. Comme il a mal encaissé les remar­ques des ragazzi de Casal. «Tu as écrit un beau roman», manière de dire que tout ça, ce ne sont que fables et idi­oties. Cette fois, Saviano ne rit plus.