Système criminel.

L’enquête de ce jour­nal­iste sur l’organisation des entre­pre­neurs de la Camorra napoli­taine est une bombe. Qui lui vaut une pro­tec­tion rapprochée.

Thierry Gandil­lot

Pourquoi crever de dépres­sion, pourquoi chercher un tra­vail qui per­met tout juste de sur­vivre, pourquoi trimer à mi-temps dans un cen­tre d’appels ? Plutôt devenir chef d’entreprise. Un vrai. Capa­ble de faire des affaires avec tout et de gag­ner de l’argent même avec rien. Ernst Jünger dirait que la grandeur est exposée à la tem­pête : des mots que les par­rains, les entre­pre­neurs de la Camorra, pour­raient faire leurs. Etre au coeur de l’action, au cen­tre du pou­voir. Tout utiliser comme un sim­ple moyen et n’avoir que soi pour fin. Ceux qui pré­ten­dent que c’est immoral, qu’il ne peut y avoir d’existence humaine sans éthique, que l’économie doit avoir des lim­ites et obéir à des règles, ceux-là n’ont pas réussi à pren­dre le pou­voir, ils ont été vain­cus par le marché. 

Ce ne sont pas les camor­ristes qui choi­sis­sent les affaires, mais les affaires qui choi­sis­sent les camor­ristes. La logique de l’entreprenariat crim­inel et la vision des par­rains sont empreintes d’un ultra-libéralisme rad­i­cal. Les règles sont dic­tées et imposées par les affaires, par l’obligation de faire du profit et de vain­cre la con­cur­rence. Le reste ne compte pas. Le reste n’existe pas. Le pou­voir absolu de vie ou de mort, lancer un pro­duit, con­quérir des parts de marché, inve­stir dans des secteurs de pointe : tout a un prix, finir en prison ou mourir. Détenir le pou­voir, dix ans, un an, une heure, peu importe la durée : mais vivre, com­man­der pour de bon, voilà ce qui compte. Vain­cre dans l’arène du marché et pou­voir fixer le soleil, comme le fai­sait Raf­faele Giu­liano, le par­rain de For­cella, pour le défier et mon­trer ainsi qu’il ne bais­sait pas les yeux, pas même devant sa lumière. Giu­liano qui était allé jusqu’à répan­dre du piment en poudre sur la lame de son couteau avant de poignarder un proche d’un de ses enne­mis, afin qu’il sente une brûlure lanci­nante quand la lame transpercerait sa chair cen­timètre par cen­timètre. En prison il était craint, non pas à cause de sa san­guinaire métic­u­losité, mais de ce regard de défi qui n’avait peur de rien, pas même du soleil. Avoir con­science d’être des hommes d’affaires con­damnés à dis­paraître — la mort ou la prison à per­pé­tu­ité — mais ani­més par la volonté implaca­ble de fonder des empires puis­sants et sans fron­tières. Le par­rain peut être tué ou arrêté, mais l’organisation économique qu’il a bâtie demeure : elle change, se trans­forme, croît, aug­mente ses prof­its. Cette men­tal­ité de samouraïs ultra-libéraux, qui savent que le pou­voir absolu a un prix, j’en ai trouvé un résumé sai­sis­sant dans une let­tre écrite par un ado­les­cent purgeant une peine dans un étab­lisse­ment pour mineurs […] : «Tous ceux que je con­nais sont soit morts, soit en prison. Moi je veux devenir un par­rain, je veux avoir des cen­tres com­mer­ci­aux, des bou­tiques et des usines, je veux avoir des femmes. Je veux trois voitures, que les gens me respectent quand j’entre quelque part, je veux des mag­a­sins dans le monde. Et je veux mourir. Mais comme meurent les vrais, ceux qui com­man­dent pour de bon. Je veux mourir assas­s­iné.» Tel est le nou­veau rythme qu’imposent les entre­pre­neurs du crime. Telle est la nou­velle puis­sance de l’économie. Dominer coûte que coûte. Le pou­voir avant tout. La vic­toire économique plus pré­cieuse que la vie. N’importe quelle vie, y com­pris la sienne.»

Notre avis

Pour avoir osé plonger dans l’univers impi­toy­able de la Camorra napoli­taine et révélé tous ses secrets, le jour­nal­iste Roberto Saviano, 28 ans, vit sous pro­tec­tion rap­prochée. Jamais per­sonne n’avait pénétré au coeur de ce que les camor­ristes appel­lent le Sys­tème. Pour en rap­porter, avec détail — trop, par­fois; il arrive qu’on s’y perde — son mode intime de fonc­tion­nement. Au coeur de ce récit, qui a trouvé 900 000 lecteurs en Italie, la guerre féroce qui opposa, en 2005 et 2006, deux clans napoli­tains, les Di Lauro et les Espag­nols, pour le con­trôle de quartiers périphériques de Naples, Scampia et Sec­ondigliano.
Le livre laisse loin der­rière, en ter­mes d’horreur, tout ce que Cop­pola avait pu révéler jusqu’ici. Une for­mi­da­ble analyse économique d’un sys­tème qui fonc­tionne sur les mêmes bases et avec les mêmes objec­tifs qu’une multi­na­tionale. A ceci près que le Sys­tème a fait 3 600 morts en trente ans.