Avec son visage de « Christ crucifié » (selon les uns), ou de « nouveau Che Guevara » (selon les autres), avec son ton de prédicateur laïc sûrement, Roberto Saviano, 30 ans à peine, vient d’entrer au panthéon de la Télévision italienne.
Il n’était jusqu’ici qu’un écrivain-journaliste à succès (huit millions d’exemplaires de «Gomorra» vendus à travers le monde), il est devenu une vedette, un gourou, le symbole d’une nouvelle télé qui veut rompre avec les schémas dominants. Le voici donc icône du petit écran, une icône s’offrant des taux d’audience qui ont varié pendant quatre semaines de 9 à 10 millions et demi de téléspectateurs et un « share » de 30 à 32% sur la troisième chaîne publique, qui n’en croit pas ses yeux.
Battu le « Grande fratello » (le « Loft » italien). Battus les records du Festival de la chanson de San Remo. Un jeune homme seul sur scène, en jeans délavés et chemise ouverte, a captivé un public essentiellement jeune (40% de moins de 35 ans) avec des sujets qui fâchent : la mafia calabraise, les infiltrations mafieuses au Nord de l’Italie, les ordures de Naples, les femmes battues, la douleur et la mort, lorsque par exemple un père choisit de débrancher l’oxygène de sa fille, plongée dans un coma irréversible depuis plus de 10 ans… Qu’est ce qui fait l’étonnant succès de Saviano ?
Il y a d’abord le style de l’émission, qui entreprend de raconter — événement impensable à l’ère berlusconienne — les raisons de vivre en Italie ou de quitter ce pays. Cela veut dire photographier certains aspects de la réalité péninsulaire dont la télé avait oublié de parler pendant des décennies, prise comme elle l’était dans les froufrous, les soubrettes, les escort girls, les paillettes, les vulgarités quotidiennes de talk shows faits d’insultes. Le grand mot est lâché : Saviano et les auteurs de « Vieni via con me » (« Viens avec moi ») ont choisi de parler du monde réel, de délaisser l’« entertainment » et de privilégier l’information. Avec ses événements insupportables et ses merveilles, ses situations tragiques et comiques, en passant sans crier gare de « la liste de travaux divers et variés que j’ai dû faire, moi, jeune diplômé pour pouvoir survivre », à « la liste des ordures trouvés sur le trottoir en bas de chez moi qui vis à Naples », en somme une description en pilules de la réalité vraie du pays.
La «liste» est devenue le symbole de cette nouvelle télé : on a vu le leader de la gauche Pierluigi Bersani faire la liste des «valeurs de la gauche» tandis que l’anti berlusconien Gianfranco Fini lisait celle des «valeurs de la droite». Aucun cinéma, aucune distraction, mis à part des chanteurs, des acteurs, des journalistes qui accompagnent la «narration» de Saviano. La «liste» lue avec conviction et émotion est devenue la réponse de la société antiberlusconienne à la longue fiction télévisuelle à laquelle Sua Emittenza a soumis son pays depuis 16 ans.
La liste pourrait être une narration ennuyeuse, mais si elle devient captivante, c’est qu’elle répond à un formidabile besoin de savoir, comme dit le politologue Ilvo Diamanti. Foin des gossips, des histoires de fesses, des rodomontades, des bonnes blagues auxquelles nous étions habitués : la société civile veut sa revanche. Et sa revanche coïncide avec la crise patente, au niveau politique, du système Berlusconi : le vote le 14 décembre d’une motion de défiance au Parlement en est le signe le plus évident. Même si Saviano ne veut pas se laisser entraîner sur ce terrain de la politique politicienne («Pour les gens de droite je suis de gauche, pour les gens de gauche je suis de droite», dit-il), la droite en tout cas ne lui épargne pas les critiques, tandis que la gauche le soutient. Le quotidien de Berlusconi «Il Giornale» a demandé à ses lecteurs une «signature contre Saviano qui prétend que même le Nord est mafioso» : il ne récolte qu’une dizaine de milliers de signatures. Tandis que «L’Unità» en ramasse 20.000 en deux jours et le site de Facebook intitulé «Je pense comme Saviano» s’approche des 50.000.
Il s’est passé quelque chose d’important autour des émissions de Roberto Saviano : un jeune homme cloîtré et super escorté, condamné à mort par la Camorra, est venu délivrer les téléspectateurs de son pays, comme dans le film «Théorème» signé Pierpaolo Pasolini. Il y a un «avant Saviano» et un «après Saviano». Avant, la politique se faisait sur le petit écran dans une espèce de salon télévisuel interminabile et répétitif , un «Loft» où tout le monde semble jouer un role : la télévision avait mangé la politique. Après Saviano, la télévision peut être utilisée pour raconter de façon critique les thèmes importants de notre temps. La télévision est devenue une «narration critique». Et Saviano, qu’il le veuille ou non, un leader d’opinion.
