Saviano, la vie blindée d’un écrivain.

Le pire n’est pas d’avoir peur. La peur de mourir, Roberto Saviano dit s’en être accom­modé, à force de la côtoyer chaque jour depuis la paru­tion, il y a un an, de son livre Gomorra. La con­trac­tion de Gom­or­rhe et de Camorra, descrip­tion désespérante.

Jour­nal­iste de 28 ans, Saviano a été con­damné à mort par les clans qu’il dénonce dans son livre. L’outrage est d’autant plus grand que l’ouvrage ren­con­tre un immense suc­cès: 900 000 exem­plaires ven­dus en Italie ; une paru­tion prochaine dans toute l’Europe * ; un film tourné en ce moment par le réal­isa­teur Mat­teo Gar­rone et qui devrait être présenté en avant-première au Fes­ti­val de Cannes 2008. 

Natif de Casal di Principe, 20 000 habi­tants, prin­ci­pal fief de la mafia napoli­taine, Saviano a dû s’enfuir. Ses par­ents ont aussi dû s’en aller. Il vit désor­mais caché à Rome, ne pou­vant en rien prof­iter de sa for­tune nais­sante. Un ami raconte qu’il ne prend jamais l’ascenseur, de peur d’y tomber sur un tueur. Plus ques­tion d’aller au cinéma, de faire du shop­ping, de vis­iter tran­quille­ment un musée…

Dans un pre­mier temps, l’Etat ital­ien n’a pas mesuré le dan­ger qui guet­tait Saviano. Il a fallu que le grand Umberto Eco s’emporte publique­ment, écrive “Ne lais­sons pas Saviano seul comme nous avons laissé Fal­cone et Bor­salino” — les deux juges anti-Mafia assas­s­inés à Palerme en 1992 — pour que le gou­verne­ment lui octroie une escorte. Désor­mais, le jour­nal­iste ne se déplace plus qu’à bord d’une Lan­cia blindée. Qua­tre policiers l’accompagnent en per­ma­nence. Il y a quelques jours, il s’est rendu à Paris. Dès que l’avion s’est posé, des fonc­tion­naires sont mon­tés à bord et l’ont emmené avec eux. Son éditeur, qui pen­sait le loger dans un h?‘tel du 7e arrondisse­ment, a dû lui trou­ver un apparte­ment sécurisé dont il n’est pra­tique­ment pas sorti.

Quel crime a donc com­mis ce jeune homme, dont Gomorra est le pre­mier livre ? Saviano ne s’est pas con­tenté de décrire la vio­lence quo­ti­di­enne qui frappe la Cam­panie. Il n’a pas seule­ment raconté les meurtres, les assas­si­nats, les intim­i­da­tions comme celle dont fut vic­time son père, il y a une ving­taine d’années. Médecin urgen­tiste, celui-ci inter­vient un jour à Giugliano, un vil­lage près de Naples, fief du gang des Mal­lardo. Un garçon de 17 ans vient d’être griève­ment blessé par balles. Les tueurs n’ont pas eu le temps de l’achever. Les ambu­lanciers sont ter­ror­isés. “Atten­dons ! Ils vien­nent, ils finis­sent le boulot et on l’emporte”, dit l’un d’entre eux au médecin. Qui refuse, charge le blessé à bord de l’ambulance, sauve la vie du garçon. Le lende­main, le père de Saviano sera battu jusqu’au sang et laissé pour mort.

Roberto Saviano a aussi com­mis l’impensable. Il a donné des noms, désigné les chefs de clans, les Schi­avone, Zagaria ou encore les tout-puissants Di Lauro, dont le chiffre d’affaires s’élèverait à 500.000 euros par jour. Lors d’une con­férence organ­isée près de Naples, l’an passé, il a même exigé que cer­tains de leurs représen­tants, présents dans la salle, s’en ail­lent, les trai­tant publique­ment de “vauriens”.

Trafic de drogue, grandes sur­faces, ban­ques, indus­trie laitière, bâtiment…

Saviano a décrit le fonc­tion­nement du port de Naples, décrit les chemins qu’empruntent les cen­taines de tonnes de cocaïne qui tra­versent l’Italie chaque année. Il a donné les adresses de bou­tiques détenues par des mem­bres du “Sys­tème”, l’autre nom de la mafia napoli­taine. En Italie, en Alle­magne mais aussi à Paris, dans le 12e arrondisse­ment. De la France il dit en pas­sant que ses autorités n’ont pas mesuré l’ampleur de la présence de la Camorra “à Nice, Mar­seille, Paris, Mont­pel­lier ou Bor­deaux”. Saviano a détaillé les sources de revenus de la Mafia : le trafic de drogue, avant toute chose, mais aussi les grandes sur­faces, les ban­ques, l’industrie laitière (notam­ment la pro­duc­tion de moz­zarella), celles du bâti­ment, de la chaus­sure, du prêt-à-porter… Il a infil­tré des ate­liers de con­fec­tion des envi­rons de Naples qui, contr?‘lés par la Camorra, tra­vail­lent pour les plus grands noms de la mode ital­i­enne. “Le label made in Italy se con­struit ici, dans le Las Vegas de la Cam­panie”, affirme-t-il. Ecrivant : “S’agissant de la par­tie pro­duc­tion, les patrons de plusieurs entre­prises siégeaient au sein du direc­toire [de la Camorra] : Valent, Vip Moda, Vocos et Vitec, qui con­fec­tion­naient à Caso­ria, Arzano et Melito des vête­ments pour le compte de Valentino, Ferré, Ver­sace et Armani, ven­dus ensuite sur toute la planète.”

Il aurait pu tout cam­ou­fler der­rière des pseu­do­nymes. Changer les noms des vil­lages, des mar­ques, les patronymes des par­rains. Se réfugier der­rière l’appellation “roman”. Il ne l’a pas voulu. Le mois dernier, entouré de gardes du corps, Saviano est retourné quelques heures à Casal di Principe pour un reportage. Il y a affronté des habi­tants nar­quois qui, refu­sant de lui ser­rer la main, le trai­tant de lâche, lui ont juste­ment lancé : “Il est bien, ton roman !” Rien ne pou­vait insul­ter davan­tage cet homme qui a préféré écrire la vérité. Quitte à aban­don­ner toute vie nor­male. Quitte à y laisser sa peau, un jour… Comme le jour­nal­iste Gian­carlo Siani, rédac­teur du quo­ti­dien Il Mat­tino, tué par balles à Naples en 1985. Ou comme son mod­èle, le père Don Pep­pino Diana, assas­s­iné en 1994 dans l’église de Casal di Principe après avoir organ­isé une marche anti-Camorra.