Roberto Saviano, au théâtre pour témoigner et partager.

Ph. © Ser­ena Serrani

Un événe­ment au Théâtre de la Ville ce soir. L’écrivain de Gomorra et de La Beauté et l’enfer, Roberto Savinio en scène, deux heures durant, pour par­ler du courage de quelques unes et de quelques uns.

Un jeune homme en blue jean, frêle sur le grand plateau du Théâtre de la Ville, devant une salle pleine à cra­quer. Un jeune homme qui reçoit avec sim­plic­ité la longue ova­tion debout que lui réserve d’un seul élan le pub­lic qui con­naît son courage et sa vie sous sur­veil­lance constante.

Mais c’est au théâtre, juste­ment, et para­doxale­ment devant la foule immense comme un mur pal­pi­tant, que Roberto Savinio se sent bien, se sent en sécu­rité, se sent en con­tact avec les autres. “Je suis un illé­gal du théâtre, mais j’y trouve un espace de lib­erté : pou­voir respirer, partager, sen­tir l’odeur de l’autre…un espace de lib­erté dédié à un mensonge…mais un men­songe qui dit la vérité.” Il parle bien.Il est traduit en direct par Patrick Bebi et le pub­lic dis­pose de casques. Il y a beau­coup d’Italiens dans la salle, mais aussi la vaste foule des Parisiens con­cernés par le des­tin et la parole de ce jeune homme d’à peine plus de trente ans et qui s’est rendu célèbre par son livre Gomorra. Cinquante pays l’ont traduit, cinq mil­lions d’exemplaires ont été ven­dus. Il y analy­sait les mécan­ismes du pou­voir de la Camorra, la mafia de Naples et des envi­rons. Depuis 2006, date de la pub­li­ca­tion de l’ouvrage très doc­u­menté et courageux, il ne peut mener une vie nor­male et est “escorté” tou­jours. Un spec­ta­cle de théâtre tiré par lui-même de ce livre –ce qui lui a valu le prix du meilleur jeune auteur en Italie en 2008-, un film nommé aux Oscars et primé à Cannes.

Depuis, Roberto Savinio pour­suit son tra­vail de jour­nal­iste et pub­lie dans les jour­naux, La Repub­blica, L’Espresso notam­ment et dans d’autres grands titres européens ou au New York Times.

Un autre livre de lui a été pub­lié, reprenant des textes pour cer­tains antérieurs àGomorra. Il s’intitule La Bellezza e l’inferno. C’est à par­tir de ce livre que Roberto Saviano a com­posé ce moment d’adresse aux autres. Il pos­sède une belle présence, sil­hou­ette nerveuse, beau vis­age bien struc­turé, regard pro­fond, voix bien placé. Mais c’est ce qu’il dit qui importe.

Il dédie la soirée à deux jeunes femmes dont on va voir des images. Deux jeunes femmes tuées lors des dernières man­i­fes­ta­tions en Iran. Neda que le monde entier a vu mourir, abattue par un flic, crachant le sang de ses poumons déchirés par la balle, mourant sur le macadam, entourée d’hommes impuis­sants et dés­espérés. Une autre jeune femme, enlevée puis retrou­vée quelques jours plus tard dans un hôpi­tal où l’on ne put rien faire pour elle, abusée sex­uelle­ment jusqu’à l’atrocité, Taraneh.Leurs vis­ages pleins de belles et jeunes filles, regards intel­li­gents, légère­ment maquillés…deux jeunes mortes, assas­s­inées par la barbarie.

D’autres per­son­nages de courage accom­pa­g­nent Roberto Saviano qui suit les pleins et les déliés d’un récit qui court de chapitre en chapitre : à chaque fois une his­toire d’homme ou de femme d’exception. Il a quelques feuil­lets à la main, mais ne les utilise pas. Il sait ce qu’il a à nous dire. Il est cap­ti­vant. Les deux heures passent à toute allure. On le suit. Il sait que les deux jeunes femmes de Téhéran sont emblé­ma­tiques de ce qui ulcère tout pou­voir abusif : le bon­heur, la beauté. Car les deux jeunes filles n’en appelaient qu’au bonheur…

Il com­mence par un chiffre : A K 47. Autrement dit, la Kalach­nikov. Cette arme de mort inten­sive, à 650 coups min­utes, une “arme de destruc­tion mas­sive”, celle qui tue des mil­lions d’hommes, celle qui a tué Sadate, Ceaucescu, Allende, tant d’autres..Celle dont son inven­teur est très fier mais n’en n’a pas touché un cen­time, lui don­nant son nom. Celle que por­tent les enfants sol­dats. Celle qui n’a pas de recul vers le haut, mais vers le côté : si vous ratez la cible, vous tuez quelqu’un tout de même…

Celle dont Philippe Starck a fait un pied de lampe com­mer­cial­isé très très cher. Roberto Saviano en a une dans les mains. Elle est lig­otée. Il la fait cir­culer dans la salle, tout en pour­suiv­ant son récit…Montrant le vis­age anx­ieux d’Alfred Nobel et celui assez serein de Mikhaël Kalachnikov…L’inventeur de la nitro gly­cérine croy­ait tra­vailler pour le bien de l’humanité mais a com­pris qu’il avait pactisé avec le Mal et a cher­ché à com­penser en fon­dant le prix Nobel…

Roberto Saviano lit des let­tres qu’il a adressées à des hommes sans morale. Il affronte tou­jours. Il rap­pelle des faits, évoque de grandes fig­ures. La révolte des Africains émigrés de Castel­volturno, près de Naples et com­ment leur com­bat traduit leur vital­ité, indis­pens­able à l’Italie. Plus tard, il va par­ler de Miriam Makeba, la grande chanteuse d’Afrique du Sud qui mou­rut juste­ment, à l’issue d’un con­cert, à Castel­volturno. Il parle de l’écrivain Ken Saro Wiwa mort de s’être battu con­tre Shell, de Maradona et de Lionel Messi, des Réc­its de la Kolyma de Var­lam Cha­la­mov, il passe d’une sujet à l’autre, glisse, intro­duit des rup­tures. Mais il est cohérent. A la fin, il retrouve un artiste, français d’origine napoli­taine, Michel Petruc­ciani. Il y a beau­coup de morts dans ceux dont Roberto Saviano évoque le courage. De grands per­son­nages com­bat­tants, comme lui.

Un événe­ment que ces deux heures au plus haut de l’exigence humaine dans la sim­plic­ité de la présence d’un être hors du com­mun. Qui a du courage, de la lucid­ité, du coeur.

Théâtre de la Ville, pre­mière édition de “Chantiers d’Europe/Italie” avec le Pic­colo Teatro di Milano/Teatro d’Europa qui présente aussi Giusto la fine del mondo de Jean-Luc Lagarce dans la mise en scène de Luca Ronconi.

Et jusqu’au 3 juil­let, un pro­gramme copieux aux Abbesses comme au Théâtre de la Ville.