L’ennemi public n° 1.

Jacques De Saint Victor

ENFIN un grand livre!
Le sujet est ter­ri­ble : une enquête romanesque au coeur de la Camorra, la mafia napoli­taine, et l’empreinte qu’elle laisse dans la vie d’une région (la Cam­panie). Mais ce qui fait la grande qual­ité de ce livre, c’est son traite­ment lit­téraire, sobre, d’une grande justesse, qui per­met au lecteur de pénétrer au plus intime d’un monde vio­lent, ignoré ou car­i­caturé.
Dans l’univers de la Camorra, comme dans celui de sa grande soeur sicili­enne, celui qui survit est le plus agres­sif, le plus féroce. Le triste miroir d’une moder­nité ultra-compétitive, le ter­mi­nus de ce « désen­chante­ment du monde », le genre de pous­sière nauséeuse qu’on préfère cacher sous le tapis.
Pour coller à ce monde crim­inel, Saviano a usé d’un procédé périlleux. Son livre oscille entre le roman et l’enquête. Mais rien à voir avec ces « rom-enquêtes » paresseux. Le style est si maîtrisé par le jeune écrivain qu’il accède au grand art. Saviano a épluché des mil­liers de pages d’enquêtes poli­cières pour pou­voir ren­dre au plus juste cet univers mafieux. En par­lant à la pre­mière per­sonne, il nous per­met d’entrer, comme par effrac­tion, dans les secrets de la Camorra. « Je voulais racon­ter des vies, ce que l’essai ne per­me­t­tait pas de faire, mais je voulais aussi témoigner, car la vérité se suf­fit à elle-même. Le roman-enquête per­met de mieux saisir le dernier monde épique de la moder­nité », avoue Saviano, très maître de lui.
Et, pour­tant, plus d’un serait inquiet. Coupable de crime de lèse-omerta suprême, le jeune homme vit depuis deux ans sous une con­damna­tion à mort lancée par les prin­ci­paux dirigeants de la Camorra. Ces derniers n’ont pas du tout appré­cié la pré­ci­sion du livre, et surtout son suc­cès inter­na­tional (il est en tête des ventes en Alle­magne et en Espagne). Gomorra a braqué les pro­jecteurs sur une terre où l’État est absent…

On l’a com­paré à Tru­man Capote Quand Saviano est revenu, le 11 sep­tem­bre dernier, dans son vil­lage de Casal di Principe, à côté de Caserte, le père du prin­ci­pal chef mafieux, Don Nicola Schi­avone, l’a men­acé directe­ment devant les caméras. « Tu n’es qu’un bouf­fon, un écrivain. Et tu écris des bêtises. La Camorra n’existe pas. Nous, nous sommes des chefs d’entreprise. » Il n’a pas totale­ment tort, Don Nicola. Les camor­ristes font vivre leur région ; ils sont par exem­ple passés maîtres dans le retraite­ment des déchets. Il suf­fit de se promener dans la région : elle est jonchée de sacs d’ordures. Car, à Naples, l’« écomafia » n’est pas un vain mot : les déchets, radioac­t­ifs ou non, sont traités à l’économie, lais­sés à même le sol, dans des champs ou des lacs isolés. Ce sont les entre­prises ital­i­ennes du Nord qui négo­cient avec les entre­prises camor­ristes pour « retraiter » à bas coût. Résul­tat de cet entre­pre­nar­iat sauvage : les can­cers ont aug­menté de 400 % dans la région. C’est cette réal­ité ter­ri­ble qu’évoque Gomorra sur le ton du reportage con­fi­den­tiel. On l’a com­paré à Tru­man Capote. Il ferait plutôt penser à Africo, le mag­nifique roman pré­moni­toire de Cor­rado Sta­jano. Impos­si­ble de ren­dre compte de toute la richesse de Gomorra, ses por­traits édifi­ants de boss cru­els et mil­liar­daires, dont cer­tains sont étrange­ment adeptes de Lacan ou de Stend­hal, per­vers et poètes à la fois, amis de la jet-set inter­na­tionale, très loin de l’idée tra­di­tion­nelle du camor­riste inculte et folk­lorique. Dans les rues de Naples et sa cam­pagne, ils font régner la ter­reur sur leurs ter­res, comme des barons en leurs baron­nies.
Il faut lire Gomorra pour saisir la guerre invis­i­ble qui s’y livre tous les jours, une Colom­bie en plein coeur de l’Europe, avec des cen­taines de morts par an. « À Naples, aujourd’hui, on tue pour rêver », explique tris­te­ment Saviano. Pourquoi un jeune de quatorze-seize ans s’engage-t-il dans la Camorra, en ayant la cer­ti­tude de mourir à vingt ans ? Pour le pres­tige. « Les jeunes gens sans tra­vail devi­en­nent camor­ristes pour pou­voir plaire aux filles. » À Naples, on a le choix entre être un tueur ou un chômeur.
Roberto Saviano a eu l’occasion de côtoyer la mafia depuis sa jeunesse. Étudi­ant en philoso­phie, son mémoire por­tait sur Max Weber, le théoricien de l’État comme « mono­pole de la vio­lence légitime ». Un con­cept ignoré des trot­toirs de For­cella ou Sec­ondigliano, les quartiers pop­u­laires de Naples, dont Saviano fait, dans Gomorra, un por­trait qui les hisse au niveau de la légende, celle du roy­aume du crime. Un por­trait comme on n’en a jamais lu.