La camorrisation de l’économie mondiale.

Cyn­thia Fleury

On se sou­vient du dis­cours de Nico­las Sarkozy à l’université d’été du MEDEF sur la dépé­nal­i­sa­tion du droit des affaires : « La pénal­i­sa­tion de notre droit des affaires est une grave erreur, je veux y met­tre un terme », avait-il déclaré. Et les cheveux de se hérisser, alors que le chef de l’État plaçait délibéré­ment la régle­men­ta­tion et la jurispru­dence du côté des accusés. Et de se hérisser encore davan­tage à la lec­ture du pro­jet de loi con­tre la cor­rup­tion, ultra con­sen­suel, voté au Par­lement la semaine dernière. « Vous voulez lut­ter con­tre la cor­rup­tion avec des pro­cureurs aux bras coupés, aux langues silen­cieuses et aux jambes qui dis­parais­sent. Vous voulez des pro­cureurs, inertes, à vos ordres », a renchéri le député Arnaud Mon­te­bourg, celui-là même qui dénonçait dès les années 2000 la machine à trahir qu’était dev­enue la République, avec son « Assem­blée nationale impuis­sante », sa « jus­tice arbi­traire », ses « élus locaux omnipo­tents et cumu­la­rds », ses « gou­verne­ments autistes ». Et de citer, alors, Vic­tor Hugo, à l’oeil si impa­ra­ble : « Les grandes choses de l’État sont tombées, les petites seules sont debout, triste spec­ta­cle pub­lic. On ne songe plus qu’à soi. Cha­cun se fait, sans pitié pour le pays, une petite for­tune par­ti­c­ulière dans un coin de la grande infor­tune publique. » Le « coin » n’est finale­ment pas si petit que cela. Et la mon­di­al­i­sa­tion, et l’hypercapitalisation démul­ti­plient les coins.
Roberto Saviano, jeune jour­nal­iste, n’a pas craint d’aller enquêter sur la place du monde. C’est à Naples que se situe son récit. Mais il pour­rait avoir lieu n’importe où tant la vérité napoli­taine est en train de devenir « glob­ale ».
Entre mafias, décharges, flux et réseaux, la peste est là, qui ne dit pas son nom : l’ultralibéralisme qui décime sans laisser de traces. Ou plutôt si, des traces le cycle de l’économie en laisse, et sur la terre, la traîne de la con­som­ma­tion étend sa tox­i­c­ité.
« Le Sud est le ter­mi­nus des déchets tox­iques et de tout ce qui est inutile. D’après Legam­bi­ente, si les déchets qui échap­pent aux con­trôles publics étaient tous rassem­blés, ils pèseraient qua­torze mil­lions de tonnes et for­meraient une mon­tagne haute de qua­torze mille six cents mètres avec une base mesurant trois hectares, soit trois fois le mont Blanc, près de deux fois l’Everest. Cette mon­tagne d’ordures qui ne fig­urent dans aucun reg­istre offi­ciel deviendrait alors le plus haut som­met de la planète. » Le coin est pourri, on vous l’avait dit.
Mais revenons à la cor­rup­tion pro­pre­ment dite, celle des clans et des castes, et celle de la Camorra. Chaque année entre cent et deux morts, par­fois plus. Chaque année, la planis­phère des con­flits mon­di­aux laisse de côté l’Italie du Sud, ce « coeur de l’Europe » et de l’économie ital­i­enne : « Peu importe com­ment cette richesse est pro­duite, écrit le jour­nal­iste, ce qu’il faut c’est que cette chair à canon reste engluée dans les ban­lieues, écrasée entre le béton et les ordures, dans les ate­liers clan­des­tins et les entre­pôts de coke. Et que per­sonne n’en parle, que tout ça ressem­ble à une guerre des gangs, une guerre de pau­vres. »
Camor­riste ou raté, voilà le choix pour tous ceux qui vivent là. Et le partage du ter­ri­toire et du pou­voir se fait dans le sang et… le ciment. Car les entre­prises du bâti­ment et des travaux publics sont pour le clan l’arme absolue : « Dans le secteur du bâti­ment et des travaux publics, les clans de Casale gag­naient de l’argent à chaque étape : lorsqu’ils four­nis­saient le ciment, lorsque leurs entre­prises inter­ve­naient comme sous-traitants, lorsqu’ils touchaient des dessous-de-table sur les grosses trans­ac­tions. Des dessous-de-table qui étaient en réal­ité le point de départ de tout, car leurs sociétés, per­for­mantes et offrant des ser­vices bon marché, ne fai­saient rien si elles ne touchaient pas, aucune autre ne pou­vant inter­venir sans risques et à des prix aussi bas. »
Alors, c’est bien de cela dont il s’agit. Petit à petit, au gré de la lec­ture, l’ADN de l’économie ultra­l­ibérale se dévoile.
Et les révo­lu­tions coper­ni­ci­ennes de se trav­e­s­tir: «Ce ne sont pas les camor­ristes qui choi­sis­sent les affaires, mais les affaires qui choi­sis­sent les camor­ristes. La logique de l’entreprenariat crim­inel et la vision des par­rains sont empreintes d’un ultra­l­ibéral­isme rad­i­cal. Les règles sont dic­tées et imposées par les affaires, par l’obligation de faire du profit et de vain­cre la con­cur­rence. Le reste ne compte pas. Le reste n’existe pas.»
Et le soleil tourne autour du marché.